ce qui n’est pas lisse

31 janvier 2010 - Une réponse

Je voudrais décrire cet état que je ne le pourrais pas. Mon état. Je ne me l’explique pas, je n’y vois rien, j’ai le nez dessus, et le livre une fois “sorti” m’apparaît comme une sorte de pierre ronde et lisse ne m’offrant aucune prise. Une boule suspendue entre deux mondes : ce qui peut arriver et ce qui n’arrivera pas. J’apprends à Paris que je suis un écrivain québécois, j’apprends au Québec que je suis une écrivaine étrangère. Peut-être suis-je plutôt un écrivain japonais?

Mais, au fait, suis-je un écrivain? et puis qu’est-ce qu’on s’en *** ? que je leur dirais s’ils me passaient le micro.

Pour ne pas tenter de répondre à ces questions idiotes, questions de luxe (qu’est-ce qu’un écrivain? quand le devient-on vraiment?), ô combien cliché, et inutiles, qui ne mèneraient nulle part puisqu’on ne fait tous que de son mieux en ce bas monde, voici une liste désordonnée des petites aspérités des dernières semaines, loin de la boule lisse, qui réconfortent :

  • le verre de champagne offert par Karima siroté rue Jeanne d’Arc pendant qu’elle me coupait les cheveux, le 31 décembre juste avant la fermeture de son salon
  • le film The Proposition vu dans une minuscule salle de l’Espace St-Michel avec la poésie de Nick Cave
  • les fruits de mer du jour de l’An avalés chez Catherine à Villejuif
  • une tempête de neige sur Toulouse, palmiers dans la poudrerie, rester coincés plus d’une heure dans un train vers Albi, ça caille, j’entame la lecture du Tournant de Klaus Mann, les passagers soulagés d’apprendre par le micro qu’ils auront le droit de sortir fumer une cigarette, soudaine ambiance de fête, les étudiants sérieux qui en profitent pour réviser, les adolescentes pour sortir leurs emplettes de sacs plastique colorés et se montrer leurs fringues à paillettes à moitié debout sur les banquettes, en riant, par la fenêtre la nuit tombée et la neige comme le mirage d’un Nord apparu en plein Sud
  • décompresser d’un rendez-vous chez Gallimard avec du vieux Charlebois, Québec Love, rencontre émouvante de Roger Grenier, éditeur de Réjean Ducharme, dont les yeux pétillaient au souvenir de Montréal
  • les faisans, cailles, lapins, oies suspendus par les pattes à la boucherie économique pour les repas de Noël, on voit les gens sortir leur papier monnaie durement gagné pour offrir aux autres un festin, foie gras au torchon, dinde aux marrons, bûche au chocolat et thé matcha
  • les rires de Marie à Bagnolet, le cubi de blanc bien entamé
  • etc.

l’effacement des traces

7 décembre 2009 - Une réponse

Ça s’empoussière, par ici, alors pourtant que des ponts se tendent, on dirait, entre anciennes et nouvelle vies.

En ce moment, tout tourne, lectures – réflexions – hasards, autour de la question de la mémoire (par le fait même, de l’oubli et du temps). Peut-être aussi que je suis tant imprégnée par ce livre de Christa Wolf, Trame d’enfance*, que tout aux alentours se teinte de ce que je vais y puiser.

Après trois ans de vie parisienne, je comprends aussi que le sentiment d’exil n’est pas une affaire de distance géographique, ni de distance culturelle. Avant je le devinais, maintenant je le comprends. On le porte en soi ou non, peut-être avant tout pour des raisons liées à l’enfance, ou pour d’autres raisons situées ailleurs. Le livre qui vient est parfois un baume, parce qu’il me confirme qu’il est possible d’utiliser ce sentiment aussi douloureux que déliceux parfois, pour inventer quelque chose qui va au-delà de soi, qui cherche au dehors. Mais il ravive aussi de vieilles craintes, devenues mes amies à force de me côtoyer (syndrôme de l’imposteur, etc), petites choses qui vous gênent et qui sont là pour rester.

Depuis que je travaille régulièrement à la bibliothèque, il m’arrive de capter des parfums de personnes que j’ai bien connues.** Tiens, le parfum d’x, tiens, le parfum d’y. Ce sont toujours des parfums agréables. Je les interprète comme des signes de présence d’êtres que j’ai aimés (que j’aime toujours, mais dans le souvenir puisqu’ils sont désormais absents de ma vie « concrète »). La semaine dernière un trouble : les parfums me rappellent des êtres que je n’arrive plus à identifier (« ce parfum me rappelle quelqu’un, mais qui? »). Ils deviennent des parfums d’oubli.

* La narratrice invoque le personnage d’elle-même enfant, s’adressant à elle et la questionnant, dans une tentative d’expliquer l’arrivée du nazisme autant que l’effacement troublant de ses traces…

** Non, non, je n’ai pas lu le livre de Süskind, ni vu le film.

voir une langue

1 octobre 2009 - 12 réponses

Le 26 septembre dernier, on allait place de la République à la recherche d’une très ancienne boutique d’épices. En émergeant du métro, à quelques pas de la sortie, on aperçoit un attroupement autour de la place, des centaines de personnes massées aux pieds d’une statue, avec un ballon blanc géant, une espèce de montgolfière. On se dit : “Tiens, une manif.” Encore une ! Une manif, à Paris, j’en ai déjà parlé, c’est toujours un peu une fête. On s’approche, on veut connaître le pourquoi du comment. Mais de loin, déjà, on perçoit que tout est étrangement silencieux. Pas de sifflets, pas de cris, seulement quelques rires à résonnance bizarre, et… beaucoup d’agitation, beaucoup de vie, de gestes, et beaucoup de gens bien sûr : mais ce silence. Qu’est-ce que cette drôle d’atmosphère? Je trouve la réponse à mon questionnement imprimé en gros caractères sur le ballon d’hélium géant : Journée mondiale des sourds.

Pas question de manquer ça. On s’est mêlés à la foule. Imaginez : près d’un millier de personnes, venues des quatre coins de l’Europe, discutant entre elles à l’aide du langage des signes. Cela donnait une extraordinaire animation, quelque chose de différemment vivant : du mouvement, des échanges, beaucoup d’expression sur les visages, de grands sourires ou des sourcis froncés, mais avec ce silence autour… Une scène profondément émouvante. Je n’avais jamais rien vu de semblable. On aurait pu tirer un documentaire exceptionnel de ce qui s’offrait à nos yeux.

Mais pourquoi une manif? En cherchant j’ai pu apprendre que les sourds d’Europe et du monde réclament des gouvernements que des sommes soient investies afin qu’on revienne à un enseignement de meilleure qualité du langage des signes dans les écoles. Parce que semble-t-il que cela se perd, même en France qui a créé le tout premier établissement dédié à l’enseignement de ce langage en Europe, et parce qu’ils estiment que beaucoup de gens, à long terme, vont souffrir de ce manque. Il n’y a donc pas que la qualité de la langue française qui se sent péricliter et réclame des soins, mais aussi cette langue universelle et si utile à ces personnes privées d’ouïe, parce qu’elle leur permet de communiquer comme les autres et d’éviter autant que possible l’étiquette du handicap.

Toujours est-il que j’avais rarement vu aussi beau rassemblement. Est-ce le contraste d’un tel attroupement dans un Paris si pétaradant et si gueulard? Est-ce le besoin de silence? Pas seulement. Parce qu’en plus d’être une langue qui ne fait pas de bruit, il y a quelque chose d’impressionnant dans l’idée qu’elle soit (déjà) partagée par toutes ces ethnies, enfin à de minces nuances près, quelque chose de l’utopie qui se “réalise”, et qui ne prête pas à rire comme l’espéranto… C’est une image à laquelle j’avais déjà songé, mais cette occasion de la voir se concrétiser si spontanément devant nos yeux était sans doute unique. Et on n’en finissait plus de croiser des plus petits groupes de gens discutant par signes, dans les rues environnantes, et sur les terrasses des nombreux cafés des alentours. Terrasses bondées, sous le soleil, volutes de fumée, sourires, mains dansantes : dans ce silence qui parlait beaucoup.

à l’heure des klaxons

17 septembre 2009 - 2 réponses

J’ai souvenir d’une histoire de bouteilles à la mer, alors que je délaisse lentement ce lieu. Est-ce que je pourrais parler d’une nostalgie de la correspondance par courriel? Peut-être aussi. En même temps y sont associées quelques expériences négatives, étouffantes, que je ne voudrais pas revivre. Mais là-dessus ma démesure, et puis les erreurs que nous commettons tous, sont plus en cause que le moyen utilisé.

Que faire? Me cantonner au travail sur les romans et fictions? Non, c’est autre chose. Créer un nouveau blog? M’exprimer sur Fécebouque, plateforme à laquelle je suis nouvellement abonnée après en avoir pensé plein de mal? (Petite publicité, ici. Très petite.) Mmmh. Questions prosaïques, questions tout de même. Peut-être est-ce un changement de peau : manière de serpent. Peut-être n’ai-je plus envie d’exposer mes pincements de coeur d’exilée. Consacrer mon temps à d’autres réflexions… Je ne sais pas. Je ne sais pas.

À l’heure des klaxons*, ce soir, je me demande.

* Les Parisiens adorent klaxonner entre 18h30 et 19h30.

faut-il croire les Palmiers ?

26 juin 2009 - Une réponse

L’appartement où j’habite donne à l’avant sur une rue très bruyante et à l’arrière sur une cour pas jolie mais très calme, assez verte pour être propice à la reproduction d’authentiques maringouins parisiens que trop peu de chauve-souris viennent dévorer au soleil couchant. En automne et en hiver, le double-vitrage nous isole complètement, enfin presque, du bruit des sirènes, sifflets et autres flonflons du genre (nous ne sommes pas très loin d’une préfecture de police, c’est charmant). Mais l’été ça se complique. En ouvrant seulement les fenêtres qui donnent sur l’arrière, l’air ne circule plus et on éprouve très vite une sensation d’étouffement, de saturation. Et si on ouvre à l’avant, en plus d’une invraisemblable cacophonie c’est une terrible quantité de gaz carbonique qui entre dans le deux pièces, et à vitesse grand V. Là où ça se complique encore, c’est qu’à tous les matins de la semaine depuis plus d’un mois, dès 8h, des bruits de construction se font entendre à l’arrière, et ce jusqu’à 17h – scie à métaux, marteaux-piqueurs, etc. Et nous n’en sommes qu’aux fondations d’un immeuble à six étages.

Tout ceci d’ennuyeux à lire pour dire que mon envie de forêt (encore? elle nous gonfle…), toujours présente depuis des années, revient avec un tel impact en ce moment que j’en perds le goût de travailler. Je ne peux rester longtemps dans l’appartement sans ressentir les mâchoires d’un étau se resserrer sur moi. Plus le temps passe, et plus cela devient physique, plus l’angoisse devient palpable, physiologique. Bref, je suis entrée dans une période de “manque” irréversible. Il me faut mon fixe d’air pur. Mais que faire sans argent, sans voiture ?

À l’abri dans la bibliothèque, qui commence malheureusement à me lasser, je regarde ces gens autour de moi, et plus j’observe, plus le temps passe, et plus j’ai la certitude que je ne me ferai jamais à ce monde d’artifice, ce monde du beau vêtement et du beau bijou perpétuels. Jamais je ne m’y ferai. Je suis entourée d’universitaires et chercheurs bien sapé(e)s jour après jour, et me vient en filigrane l’envie croissante de me vêtir de plus en plus n’importe comment, de sortir cra-cra de chez moi, sans mascara, sac à main JAMAIS assorti aux chaussures, ongles natures, surtout pas “shinés”, pas chromés. (C’est plus fort que moi, tout ce sobre clinquant m’incite à porter des trucs joyeux, genre rayures roses et rouges, cheveux dressés sur la tête.)

Il me vient même des envies de grange, c’est tout dire. Des envies d’avoir une vache à traire le matin, avant la lecture. (Et sur ce point en particulier, l’homme s’inquiète vraiment.) Des envies d’odeur de fumier. Des envies de ne croiser âme qui vive, disons pendant au moins toute une semaine. De quoi aurai-je l’air à la parution du livre? d’une espèce de Scouine sortie tout droit de son terroir, d’une sorte de Sagouine ? d’une urbaine des bois ? d’une indécrottable rustique ? d’une indéprovincialisable ? Mais quelle honte. Déjà l’accent fera écran aux moindres paroles que j’oserai prononcer (ce qui n’est peut-être pas plus mal… c’est ça, c’est ça, il me faut un écran, gros gros écran derrière lequel me cacher). Que de plaisirs m’attendent, je le sens ! Ironie du sort. Il me semble que tout ceci relève d’une erreur monumentale. Je commence à croire ce psy raté à chemise à palmiers lâchée lousse sur bermudas, consulté un après-midi de l’an deux mil quatre en désespoir de cause et trouvé dans les pages jaunes au malheureux hasard du doigt, qui me taxa de masochisme juste avant de m’offrir un expresso d’un regard louche aux sourcils fournis, trop fournis. (Je le sais, ma phrase est longue et contient plus d’une idée : mauvais, mauvais, mauvais, le gars du matricule me l’a dit, et ça oblige à tout relire du début pour y voir clair.) Moi, masochiste ? Moi invitant le malheur à ma table, par exprès ? Tous ces efforts pour m’entendre dire cette horreur au tournant ? Pas possible. Non. En y pensant bien, pas possible. J’ai écrit un livre sans faire exprès. Je n’ai jamais voulu avoir mal, docteur. Même que je n’y tiens pas du tout. Même que si on me donne le choix : dans la main gauche une fraise tagada, la main droite un coup de massue, je choisis la fraise, je vous jure docteur, je choisis la fraise tagada, monsieur Palmiers, sans hésiter.

Tiens j’y pense. Et là je passe vraiment de l’âne au coq, chers (nombreux !) lecteurs (parce que ça se bouscule aux portillons, je le sais ! c’est wordpress statistics qui me le dit… et ce n’est pas ce billet qui élargira mon blog-lectorat). Saviez-vous que Julien Gracq s’appelait en fait Louis Poirier ? (Si oui : zut.) Pensez-vous vraiment qu’on lirait le Rivage des Syrtes d’un couvert à l’autre s’il avait été signé “Louis Poirier” ? (déjà que les pages sont non massicotées et que cela demande du courage, ce que personne n’avoue) De l’utilité des pseudonymes, je vous le dis. Il était pas maso, lui, le Gracq, euh le Poirier, hein monsieur Palmiers ?

Prochain épisode : un point commun entre Flaubert et le grand Louis de Pierre Perrault.

Et je recommande ceci à ceux qui, comme moi, sont abonnés à la mélancolie (sans faire exprès).

les chevaux invisibles

17 mai 2009 - 5 réponses

Ce n’est peut-être pas à la Coupole (ah les petits couples installés devant leurs plateaux d’huîtres à quatre étages : à tout homme grisonnant une femme botoxée) ou au Dôme qu’on reconnaît le “vrai” Paris, ni au Café de Flore, ni aux Deux Magots, mais plutôt au café Commerce coin Patay et Tolbiac, où les vieux et les moins vieux viennent jouer leur espoir et leurs derniers euros sur des chevaux qu’ils ne verront jamais. Apercevoir Sollers tétant son fume-cigarette derrière les buissons de la Closerie des Lilas me plairait assurément moins. Qu’aurais-je envie d’en dire alors que de splendides vidéos colportent déjà son imposture en grandes pompes sur un site internet officiel ? *

Aussi je me demande pourquoi tant d’intellectuels (québécois et autres) ont souhaité fréquenter ces endroits artificiels et huppés (je parle entre autres des Deux Magots). Je comprends la curiosité, l’envie de visiter ces endroits mythiques, une fois, mais les fréquenter régulièrement ? Il faut avoir envie de se hisser au rang des coquilles vides de l’avant-garde aux souliers vernis, ces coquilles dont les yeux vous regarderont de haut avant même d’avoir entendu votre accent, pour cause de vêtements non signés. Ces hauts lieux ont accueilli des révolutionnaires (de l’Histoire, des Lettres, etc.), oui, mais surtout de ceux qui étaient de bonne famille, ou à défaut, qui en avaient la dégaine…

* Que penser de ça ?  Le Monde (ça se trouve ici), dans un récent débat “chat” :

Amy : Quels sont selon vous les trois meilleurs écrivains français du moment ?
Philippe Sollers : C’est évidemment toujours aux éditions Gallimard que ça se passe. Deux écrivains qui ont très bonne réputation : Jean-Marie Gustave Le Clézio, récent prix Nobel, et Patrick Modiano, unanimement célébré. Le méchant troisième, dans le film, c’est moi.

ou encore

Deborah :  Je crois que vous aimez Philip Roth, que pensez-vous de ce qu’il dit de la frénésie d’écrire qui atteint beaucoup aujourd’hui et qui fait, dit-il, que bientôt il y aura plus de livres écrits que de lecteurs pour les lire?

Philippe Sollers : Roth sait de quoi il parle, notamment lorsqu’il a dit qu’il y avait un seul écrivain français intéressant, moi.

Ça laisse songeur, non ?

en équilibre précaire

24 avril 2009 - Laissez un Message

Je parlais bien d’un “début” de reconnaissance. Puisqu’aujourd’hui l’impression que tout est encore à faire ne me quitte pas. La précarité : voyage sans fin sur une banquette inconfortable, qui, même en offrant une sorte de liberté, n’est pas toujours propice aux rêves.

Comment sortir de cet état ?

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résistance

22 avril 2009 - Une réponse

J’ai mis du temps, il me semble, à goûter au plaisir de l’anonymat à Paris,  en partie du fait, sans doute, de mon travail à domicile. Même si je n’ai jamais eu droit, comme Jean-Benoît Nadeau, au désagrément d’être prise pour une Belge, il m’arrivait régulièrement comme vous le savez, la première année de mon exil, d’entendre “Ah ! mais vous êtes canadienne !”, ce qui ne m’arrive plus jamais. Comment ai-je trouvé le moyen, sans renier mes origines – en tout cas mon accent, d’enfiler une tenue de camouflage efficace ? En adoptant inconsciemment d’autres traits d’ici : certains aspects de la gestuelle, la discrétion, bref les codes, et bien sûr, les expressions. Par exemple, pour avoir la paix à la petite cafétéria du rez-de-jardin où je travaille, il ne faut pas demander un “yogourt Taillefine aux c’rises”, pas même un “yahourt Taillefine aux c’rises”, mais bien plutôt un “Taillefine cerises”, en prononçant bien le premier “e” du mot “cerises” sans nécessairement changer mon accent. Ce simple détail et je passerai inaperçu, ce qui est franchement fort agréable, puisque ça m’évite d’être une fois de plus confrontée aux clichés des commentaires.

Plusieurs raisons peuvent expliquer, je crois, que les Français (en général) tiennent tant à voir le Canada comme ils le voient. (Parce qu’ils résistent vraiment, il faut me croire, à changer leur conception en fonction des éléments qu’on leur apprend, et qui pourtant les étonnent.) Le Canada, pour eux, constitue une sorte de paradis possible, et qui le demeurera toujours. Ils imaginent un immense territoire (jusque là ça va) entièrement bilingue, où l’on peut se mouvoir sur de grandes distances dans des paysages à couper le souffle. Les gens que je rencontre s’étonnent d’entendre qu’on souhaiterait pouvoir vivre en français au Québec sans obligation de maîtriser parfaitement l’anglais, alors qu’eux-mêmes parlent ou comprennent très mal (voire pas du tout) cette langue mondialement dominante. Quand je leur dis que mes parents ne parlent pas anglais, ils ouvrent de grands yeux étonnés, et trouvent cela épouvantable, et parfaitement incompréhensible, voire pathétique. (Je ne sais pas comment réagir à cet étonnement un peu… condescendant. Depuis tout ce temps, je n’ai pas encore trouvé le commentaire idéal. Je développe plutôt une sorte d’indifférence.) Bref, ils résistent à corriger leur conception parce qu’il n’est pas agréable de voir une image paradisiaque se ternir. Aussi parce qu’il n’est pas agréable pour les Français de se voir rappeler (ou d’apprendre) une défaite, une erreur, un manquement à leur Histoire, comme on le sait. Pourtant cette société s’autocritique énormément. Sans parler de toutes ces manifs et grèves, par exemple, elle aime par-dessus tout avoir un roi (les hiérarchies s’inscrivent dans le moindre aspect de la vie française, et ce n’est pas une fausse croyance) mais ne peut supporter ce roi très longtemps, et étalera au grand jour la moindre de ses bévues. C’est une société très, très orgueilleuse, alors que le Québec a des complexes (d’infériorité et de supériorité) mais n’a semble-t-il pas ou pas assez de fierté, disons en comparaison, à moins que cette fierté ne soit plutôt mal placée. Alors qu’au début j’étais sans cesse choquée (au sens d’une surprise) de cet orgueil, des règles strictes, pourtant à peine perceptibles, qui régissent un peu tout, de cette condescendance omniprésente, que je trouvais très figée ou “figeante”, je découvre au fil du temps que tout cela n’empêche pas une grande souplesse d’esprit, une nature profondément généreuse et avide de connaissances.

Plus tôt je parlais de la hiérarchie. Cela s’inscrit même dans l’humour. J’ai remarqué en travaillant quelques fois à la radio d’État qu’on ne rira pas des blagues du sous-fifre ou du petit dernier, situé en bas de l’échelle, même dans le cas d’une blague très drôle. C’est qu’elle n’est pas du tout bienvenue. Alors qu’une blague moyennement drôle (voire pas drôle du tout) de la chef fera s’esclaffer tout le groupe. Et j’ai aussi appris que le mieux, pour s’insérer dans un groupe et éventuellement se faire respecter pour la qualité de son travail, est de la jouer discrète. Être effacé mais très digne, et travailler sans compter (pour commencer) est le chemin le plus court vers ce qu’on pourrait appeler un début de reconnaissance…

Mais je ne vous apprends rien.

l’oeil

20 avril 2009 - Laissez un Message

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bruits et voix

2 avril 2009 - Laissez un Message
Lisboa, mars 2009

Lisboa, Jardim Botânico

Sommes-nous tous ainsi ? à entendre ces dialogues imaginaires entre personnes aperçues il y a longtemps ? Il m’arrive de confondre mes pensées avec l’imagination de ces conversations. Cela se mêle et prend la forme de textes brefs et confus.

Je constate des pertes de mémoire tous les jours. J’hésite, devant elles, entre la peine et le soulagement. S’agit-il de la douleur du temps passé, trop long temps, à ne plus rien espérer ? On souhaiterait que de telles marques disparaissent. Vont-elles disparaître, ou seulement s’atténuer ? Sommes-nous plusieurs à constater un morcellement, l’éparpillement de morceaux de soi, qu’on ne sait plus rassembler ? liés par des fils (cheveux) de plus en plus maigres et cassants.