un green quasi gris

J’essaie de me souvenir : le plaisir ressenti au jeu de se perdre. Toute petite, avec une amie (elles étaient rares, on ne pouvait pas trop choisir), on traversait le petit bois, puis, l’agaçante obligation de traverser un terrain de golf qui nous paraissait immense pour atteindre la vraie forêt « à Rita Beauchemin ». Me prenait l’idée, cette fois, de nous perdre sur le terrain de golf avant de rejoindre la forêt épaisse. Le jeu : faire semblant d’être égarées dans un désert. Avec très peu de vivres. Quelques biscuits goglu et de la limonade rose, tristes gourmandises de pauvres, et mal assorties. Il n’y avait personne. On y croyait vraiment, on pleurait presque, on gémissait entre deux rires, allongées sur un green rendu gris par l’hiver récent. Et le jeu d’éclater à l’arrivée d’un idiot de fils du propriétaire. Beau lui dire avec conviction que nous étions perdues, il nous demandait de ne pas abîmer le terrain et de quitter les lieux. Magie rompue.

Plus tard, comme tout le monde sans doute, j’allais connaître non plus le jeu, mais la souffrance (est-ce exagéré ? je ne pense pas) de l’égarement. La première fois, la douleur d’être perdue dans l’autre, fille ou femme ou homme, la conscience de ne tenir qu’à un fil, et de ne pas avoir de mère. Un peu plus tard, le sentiment de perdre la tête. Puis, tête retrouvée à force de travail et d’acharnement un peu au hasard, c’est au tour du passé et de l’identité. Les perdre pour les refondre : nouvel alliage, nouvelle volonté peut-être. Et le caractère, lui, tenant toujours. Le caractère est peut-être une main de marionnettiste. La main tient tous les fils et m’articule. Sans elle : un tas de chiffon, plus de mots et puis plus rien.

(À Mo K)


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