résistance

J’ai mis du temps, il me semble, à goûter au plaisir de l’anonymat à Paris,  en partie du fait, sans doute, de mon travail à domicile. Même si je n’ai jamais eu droit, comme Jean-Benoît Nadeau, au désagrément d’être prise pour une Belge, il m’arrivait régulièrement comme vous le savez, la première année de mon exil, d’entendre “Ah ! mais vous êtes canadienne !”, ce qui ne m’arrive plus jamais. Comment ai-je trouvé le moyen, sans renier mes origines – en tout cas mon accent, d’enfiler une tenue de camouflage efficace ? En adoptant inconsciemment d’autres traits d’ici : certains aspects de la gestuelle, la discrétion, bref les codes, et bien sûr, les expressions. Par exemple, pour avoir la paix à la petite cafétéria du rez-de-jardin où je travaille, il ne faut pas demander un “yogourt Taillefine aux c’rises”, pas même un “yahourt Taillefine aux c’rises”, mais bien plutôt un “Taillefine cerises”, en prononçant bien le premier “e” du mot “cerises” sans nécessairement changer mon accent. Ce simple détail et je passerai inaperçu, ce qui est franchement fort agréable, puisque ça m’évite d’être une fois de plus confrontée aux clichés des commentaires.

Plusieurs raisons peuvent expliquer, je crois, que les Français (en général) tiennent tant à voir le Canada comme ils le voient. (Parce qu’ils résistent vraiment, il faut me croire, à changer leur conception en fonction des éléments qu’on leur apprend, et qui pourtant les étonnent.) Le Canada, pour eux, constitue une sorte de paradis possible, et qui le demeurera toujours. Ils imaginent un immense territoire (jusque là ça va) entièrement bilingue, où l’on peut se mouvoir sur de grandes distances dans des paysages à couper le souffle. Les gens que je rencontre s’étonnent d’entendre qu’on souhaiterait pouvoir vivre en français au Québec sans obligation de maîtriser parfaitement l’anglais, alors qu’eux-mêmes parlent ou comprennent très mal (voire pas du tout) cette langue mondialement dominante. Quand je leur dis que mes parents ne parlent pas anglais, ils ouvrent de grands yeux étonnés, et trouvent cela épouvantable, et parfaitement incompréhensible, voire pathétique. (Je ne sais pas comment réagir à cet étonnement un peu… condescendant. Depuis tout ce temps, je n’ai pas encore trouvé le commentaire idéal. Je développe plutôt une sorte d’indifférence.) Bref, ils résistent à corriger leur conception parce qu’il n’est pas agréable de voir une image paradisiaque se ternir. Aussi parce qu’il n’est pas agréable pour les Français de se voir rappeler (ou d’apprendre) une défaite, une erreur, un manquement à leur Histoire, comme on le sait. Pourtant cette société s’autocritique énormément. Sans parler de toutes ces manifs et grèves, par exemple, elle aime par-dessus tout avoir un roi (les hiérarchies s’inscrivent dans le moindre aspect de la vie française, et ce n’est pas une fausse croyance) mais ne peut supporter ce roi très longtemps, et étalera au grand jour la moindre de ses bévues. C’est une société très, très orgueilleuse, alors que le Québec a des complexes (d’infériorité et de supériorité) mais n’a semble-t-il pas ou pas assez de fierté, disons en comparaison, à moins que cette fierté ne soit plutôt mal placée. Alors qu’au début j’étais sans cesse choquée (au sens d’une surprise) de cet orgueil, des règles strictes, pourtant à peine perceptibles, qui régissent un peu tout, de cette condescendance omniprésente, que je trouvais très figée ou “figeante”, je découvre au fil du temps que tout cela n’empêche pas une grande souplesse d’esprit, une nature profondément généreuse et avide de connaissances.

Plus tôt je parlais de la hiérarchie. Cela s’inscrit même dans l’humour. J’ai remarqué en travaillant quelques fois à la radio d’État qu’on ne rira pas des blagues du sous-fifre ou du petit dernier, situé en bas de l’échelle, même dans le cas d’une blague très drôle. C’est qu’elle n’est pas du tout bienvenue. Alors qu’une blague moyennement drôle (voire pas drôle du tout) de la chef fera s’esclaffer tout le groupe. Et j’ai aussi appris que le mieux, pour s’insérer dans un groupe et éventuellement se faire respecter pour la qualité de son travail, est de la jouer discrète. Être effacé mais très digne, et travailler sans compter (pour commencer) est le chemin le plus court vers ce qu’on pourrait appeler un début de reconnaissance…

Mais je ne vous apprends rien.


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