voir une langue
Le 26 septembre dernier, on allait place de la République à la recherche d’une très ancienne boutique d’épices. En émergeant du métro, à quelques pas de la sortie, on aperçoit un attroupement autour de la place, des centaines de personnes massées aux pieds d’une statue, avec un ballon blanc géant, une espèce de montgolfière. On se dit : “Tiens, une manif.” Encore une ! Une manif, à Paris, j’en ai déjà parlé, c’est toujours un peu une fête. On s’approche, on veut connaître le pourquoi du comment. Mais de loin, déjà, on perçoit que tout est étrangement silencieux. Pas de sifflets, pas de cris, seulement quelques rires à résonnance bizarre, et… beaucoup d’agitation, beaucoup de vie, de gestes, et beaucoup de gens bien sûr : mais ce silence. Qu’est-ce que cette drôle d’atmosphère? Je trouve la réponse à mon questionnement imprimé en gros caractères sur le ballon d’hélium géant : Journée mondiale des sourds.
Pas question de manquer ça. On s’est mêlés à la foule. Imaginez : près d’un millier de personnes, venues des quatre coins de l’Europe, discutant entre elles à l’aide du langage des signes. Cela donnait une extraordinaire animation, quelque chose de différemment vivant : du mouvement, des échanges, beaucoup d’expression sur les visages, de grands sourires ou des sourcis froncés, mais avec ce silence autour… Une scène profondément émouvante. Je n’avais jamais rien vu de semblable. On aurait pu tirer un documentaire exceptionnel de ce qui s’offrait à nos yeux.
Mais pourquoi une manif? En cherchant j’ai pu apprendre que les sourds d’Europe et du monde réclament des gouvernements que des sommes soient investies afin qu’on revienne à un enseignement de meilleure qualité du langage des signes dans les écoles. Parce que semble-t-il que cela se perd, même en France qui a créé le tout premier établissement dédié à l’enseignement de ce langage en Europe, et parce qu’ils estiment que beaucoup de gens, à long terme, vont souffrir de ce manque. Il n’y a donc pas que la qualité de la langue française qui se sent péricliter et réclame des soins, mais aussi cette langue universelle et si utile à ces personnes privées d’ouïe, parce qu’elle leur permet de communiquer comme les autres et d’éviter autant que possible l’étiquette du handicap.
Toujours est-il que j’avais rarement vu aussi beau rassemblement. Est-ce le contraste d’un tel attroupement dans un Paris si pétaradant et si gueulard? Est-ce le besoin de silence? Pas seulement. Parce qu’en plus d’être une langue qui ne fait pas de bruit, il y a quelque chose d’impressionnant dans l’idée qu’elle soit (déjà) partagée par toutes ces ethnies, enfin à de minces nuances près, quelque chose de l’utopie qui se “réalise”, et qui ne prête pas à rire comme l’espéranto… C’est une image à laquelle j’avais déjà songé, mais cette occasion de la voir se concrétiser si spontanément devant nos yeux était sans doute unique. Et on n’en finissait plus de croiser des plus petits groupes de gens discutant par signes, dans les rues environnantes, et sur les terrasses des nombreux cafés des alentours. Terrasses bondées, sous le soleil, volutes de fumée, sourires, mains dansantes : dans ce silence qui parlait beaucoup.
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- Publié :
- 1 octobre 2009 / 4:00
- Catégorie :
- impressions parisiennes
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